Ça fait 27 ans que je suis ici. J’ai fait mes adieux un mercredi de juillet 96, c’était très dur. A l’époque, pas de téléphonie mobile, de messagerie instantanée et de téléphone intelligent. Pour communiquer avec sa famille il fallait envoyer des lettres, des cassettes ou prendre rendez-vous à la téléco. Il m’a pris trois mois avant de pouvoir communiquer avec ma famille et les rassurer que je sois en vie. Ce n’est que des années plus tard que j’ai appris qu’on avait commencé à faire mon deuil. Quelques jours après mon départ, la radio nationale avait annoncé le naufrage d’un boat people et que plus de 50 personnes avaient perdu la vie. On croyait que c’était le canoë qui me transportait.
J’ai trimé. Le manque du pays, l’absence de la famille, la peur d’échouer… Je ne comprenais à peine l’anglais, sur papier, et n’entendais presque rien quand on me parlait. Je ne pouvais pas me permettre d’aller à l’école puisque j’avais une famille au pays qui reposait sur mon dos. Le premier boulot qui m’est venu, j’ai acquiescé. Je suis encore reconnaissant pour ce compatriote qui m’a facilité mon premier boulot.
Je ne pouvais pas décrire ma condition d’existence a ma famille restée au pays. Les conditions de travail étaient horribles, je n’étais pas habituée au milieu ouvrier. Pour la première fois, on m’a évalué, non pas en fonction de mes capacités intellectuelles, de la profondeur de pensée et de mon aptitude à trouver des solutions. On disait que j’étais grand et fort ; on exigeait que je sois rapide et que mon rendement puisse suivre une pente ascendante quotidiennement. Je n’ai pas besoin de revenir dans ces pages sombres de mon émigration ; décrire les conditions difficiles pour vous expliquer combien c’était pénible. Aujourd’hui encore, presque trente ans après, il suffit de faire un tour dans ces champs agricoles qui alimentent les supermarchés pour constater les circonstances inhumaines d’existence de milliers de travailleurs immigrants.
Ici, je n’avais pas de famille, ni d’amis. C’est comme si je réapprends à vivre. Souvent m’est venu en tête le désir de tout abandonner, oublier les sacrifices déjà consentis et rentrer au pays. Difficile de dénombrer combien de fois, affaibli, humilié et peiné, j’ai failli me noyer sous mes larmes. A chaque fois, mon espérance de jour meilleur, ma volonté à offrir un meilleur avenir a mes enfants et mes croyances religieuses m’ont aidé à regagner espoir, me relever et poursuivre mon chemin vers la quête de jours heureux, pour moi, et surtout pour ma femme et mes enfants.
Une fois, quelqu’un que j’ai connu au pays était embauchée, innocemment, cette personne leur a dit qui j’étais, ce fut un enfer. Bien que je ne sois pas prétentieux et complexé ; en dépit de ma sagesse, de mon désir de collaborer et de ma volonté d’aider, j’ai été repoussé par les miens, stigmatisé. Les mêmes pratiques discriminatoires entre ceux des villes et des bourgs ont traversé l’océan jusqu’ici. Certains immigrants se croient plus légitimes que d’autres, aujourd’hui encore.
Durant les années qui ont suivies, j’ai multiplié les petits boulots. Nettoyage, lavage de vaisselles, construction, cuisine… parfois j’avais deux boulots et presque pas de temps pour me reposer. J’étais déterminée à gagner de l’argent, assurer l’éducation de mes enfants et revenir m’établir au pays. Dieu merci, j’ai pu économiser, me faire acheter une parcelle de terre avec comme objectif de construire une nouvelle maison pour pouvoir m’établir de retour au pays. Je l’ai perdu quelques temps après. Il y a un vrai problème de cadastre au pays, avec les jeux de pouvoirs, ça arrive souvent que des personnes se fassent accompagner de l’armée ou la police pour faire déguerpir des personnes, voler ou réclamer des terres. Une fois, même un directeur général du ministère de l’intérieur fut accusé d’avoir les biens d’un compatriote de la diaspora.
Voulant finir mes jours là où mon cordon ombilical s’est découpé, je ne me suis pas laissé décourager. J’ai fait construire la maison à un autre endroit. Regarder les photos de chaque étape de la maison m’a motivé à la terminer en un temps record. Dans mon esprit, comme un film, je me voyais jouer avec mes petits-enfants, faire de la lecture, organiser des grillades. C’est comme si j’avais enfin pu créer mon oasis pour m’échapper de la cruauté de ce monde ou je me suis réfugiée et oublier les calamités qui ont marqué chaque jour passé ici.
Mes enfants ont tenu leurs promesses, ils ont excellemment fait des études classiques et universitaires. Parler d’eux me procure de la fierté, surtout ma fille. Malgré qu’elle ait eu un enfant à l’âge de 17 ans, j’ai interdit qu’on l’ait forcé à se marier et je l’ai encouragé à reprendre les études. Aujourd’hui, elle a un master en finance et travaille pour l’une des meilleures institutions financières au pays. Je suis heureux du chemin qu’elle a parcouru et de la manière qu’elle a dû surmonter les obstacles. Dieu merci que nous étions là, sa mère et moi.
Je m’étais fixé 2021 comme année de retour. C’est comme si j’avais un contrat de 25 ans. Mais, mon ami, les forces de ténèbres ont eu raison de nous. Le manque de leadership, le laxisme et la corruption qui gangrènent le pays ont tué l’espoir, ce rêve du grand retour. Mes enfants qui n’ont jamais rêvé s’établir en terre étrangère sont aujourd’hui chez des amis avec l’espoir de pouvoir tout abandonner et s’exiler.
La population est livrée à elle-même. Les policiers sont impuissants. Nous ne produisons pas d’armes à feu et de munitions, en dépit de l’embargo imposé aux forces de l’ordre, tous les recoins du pays sont envahis de cartouches et de pistolets automatiques. Une situation de terreur règne au pays. Jamais nous n’étions aussi mal gouvernées. On dirait des clowns au pouvoir. Aucune sensibilité, aucun sentiment, ils auraient du dégoût pour eux-mêmes. On dirait que nos gouvernants n’ont aucune conscience de ce qu’endure les gouvernés. Parfois, je me demande s’ils ont de la famille. Jeune, je croyais qu’il devrait être obligatoire que ta famille vive au pays pour pouvoir occuper une fonction importante. On m’a dit qu’au regard de la loi, ce n’est pas possible. Mais bon, si nous sommes devenus une jungle, pourquoi pas ?
Cette maison que je rêvais d’être mon paradis est devenue un cauchemar, c’est peut-être une question de temps avant que des gangs s’établissent. J’aime encore mon pays. Je ne me vois pas mourir loin de cette terre qui donne sens à mon existence.
Alors, mon ami, je suis jaloux de toi. Pourvoir repartir chez soi après 18 mois ici est un luxe que nous ne sommes pas en mesure de nous offrir. Quand la maison est devenue chaos et cauchemar, on s’efforce à croire que partout est un paradis. Bon voyage mon frère, que tes entreprises soient des succès. Je te promets de te visiter dans pas longtemps et de passer de magnifiques vacances dans ton pays.
Peterson
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