Port Salut, un tourisme asphyxié

Vue de l’extérieur, Port Salut est une ville qui bouge. Sa plage Pointe Sable, toujours bondée de gens, transporte la réputation de sa cuisine à travers les quatre coins du monde. Sa proximité avec les sites touristiques les plus visités de la côte sud aurait fait d’elle une plaque tournante pour touriste et aventurier.

Homard-Haiti-Port Salut-Sud- Tourisme- Plage

Lorsque j’ai décidé de passer ce weekend d’observation et de repérage à Port Salut, je n’avais pas imaginé combien le résultat de mes observations pourrait être alarmant. Comme tout touriste ou opérateur fréquentant le circuit Grotte Marie Jeanne de Port a Piment et 500 marches de Coteaux, Port Salut est un endroit familier. Je ne peux énumérer combien de fois après une visite à la Grotte Marie Jeanne où l’escalade des 500 marches, je me suis arrêté sur la plage Pointe Sable, ne serait-ce l’instant d’une bonne restauration de fruits de mer, de l’observation du soleil couchant à l’horizon ou d’une baignade sous l’œil bienveillant de Mme Lune. Mais, cette fois, pour une première, mon point focal était Port Salut.

Oscar, Plage pointe sable

Le voyage a été long. Nous avons, mon associé et moi, laissé Port au Prince un petit peu après trois heures pour arriver à quatre chemins vers les 7 heures. Le temps de penser à se restaurer et de se remémorer les références dont j’en ai vaguement le souvenir. Le dévolu a été jeté sur Hot Spot bar, en bons affamés, nous nous précipitâmes. A notre arrivée, à notre grande stupéfaction, il a fallu qu’on attende 30 bonnes minutes avant de voir de quoi sont faits nos plats. Mon expérience et la renommée de la cuisine des lieux auraient suffit à me convaincre, mais, l’heure n’était pas propice, l’aiguillon de la faim me piquait bien trop. Heureusement, à la sortie, deux jeunes hommes vendaient du barbecue en face. J’ai eu le bonheur de savourer délicieusement le produit de ces deux entrepreneurs remuant ciel et terre pour s’assurer une existence dans la dignité, ici en Haïti.

les_cayes_Bolo_Marketing_Rodney_Boulin

De retour de ce seul super marché (a ma connaissance) où l’on offre toilettes aux clients, on nous informait qu’il n’y a plus de transport en commun pour Port Salut. L’étape suivante a été de retrouver un autre moyen pour nous rendre à destination. Malheureusement pour nous, trouver un transport rapidement s’avérait bien difficile. Seuls, certains motocyclistes étaient disposés à offrir leurs engins comme taxi. Nous commençons à envisager d’aller passer la nuit à Le Recul Hôtel quand nous nous résignions à accepter que l’un d’entre eux nous mène à destination. Guidés par les lucioles et accompagnés par une pleine lune, le trajet a duré plus d’une heure. L’expérience avec ce taximan fut excellente si je minimise sa manière de prendre les courbes. Pour une première fois à moto, je ne regrette rien.

Le_Recul_Hotel_Sud_Haiti

 

Nous voilà arrivés. Une ville sombre ; des rues désertes et calmes nous accueillent. Comme pour saluer notre arrivée a l’hôtel, l’EDH offre son heure d’électricité comme c’est devenu une tradition « Une heure chaque jour ». La musique d’en face s’arrêta ipso facto comme pour laisser les gens aller se relaxer dans le seul club de la zone qui fonctionnait ce soir. C’est une entente tacite que chacun puisse jouir de son jour. Depuis que les touristes ont déserté la ville et que la crise politique chronique les empêche de revenir, les acteurs s’entendent pour vivoter en dehors des 3 périodes de fête de l’année qui ne durent que trois à 7 jours chacune.

 

Une fois installés dans nos chambres respectives, je n’ai eu d’autre envie que de me reposer. Le son des vagues martelant le dos de l’hôtel ne pouvaient me laisser indifférent. Mon ami, de son coté, avait décidé de parcourir la ville. La génératrice de l’hôtel m’accompagna toute la nuit jusqu’à mon réveil. Au petit matin, Marie, responsable de l’hôtel, me servit un bon café pays traditionnel pour introduire mon déjeuner. Mais, de tout ces plats, c’est le maïs moulu du lendemain qui m’a laissé bouche bée. A Pot’iwa, on aurait dit un maïs à la bonne femme, comme c’est le nom de leur plat.

Au Beau Lambi Hotel de Port Salut

La ville est belle, propre. Des fleurs longent le long des routes. Les gens sont hospitaliers et n’attendent que vos regards se croisent pour vous saluer, ils sont prêts à vous offrir leurs services. D’un coté la mer, les plages et la majorité des hôtels, de l’autre, la montagne, la cascade, Nan saut. Une composition magistrale pouvant attirer de potentiels touristes. Un mariage parfait pour faire revenir n’importe quel touriste. Pourtant, c’est tout le contraire. Les hôtels sont vides. Les charges sont si élevées que nombreux ont abandonné et recherchent des preneurs qui tardent à venir. On dit qu’un grand entrepreneur dans l’incapacité de payer un crédit contracté pour la construction de son luxueux hôtel est décédé d’un arrêt cardiaque.

Nature_Fleurs_Tourisme_Environnement_Haiti_Sud_Port_Salut

Les infrastructures hôtelières de Port Salut témoignent aujourd’hui encore de la volonté de certains fils du terroir de profiter de l’éveil touristique qui se pointait et de contribuer à leur manière par le développement d’infrastructure touristique standard à faire de Port Salut un incontournable du tourisme Haïtien. Aujourd’hui, nombreux se mordent les doigts et maudissent le jour qu’ils ont cru que les politiciens allaient donner une chance en pays en priorisant la recherche d’un bien être collectif sur les intérêts personnels et de clans. Le tourisme aurait pu se développer et l’économie locale pourrait se porter a merveille sans l’instabilité asphyxiant de ces dernières années.

 

Nous sommes en été, peu de gens manifestent le désir de se déplacer à l’intérieur du pays. Jusqu’en 2012-2013, les fêtes champêtres bondaient de gens, l’appel à l’expérience du tourisme haïtien apportait ses fruits. Aujourd’hui, c’est presqu’un pays entier qui est prit en otage par des politiciens sans scrupule et leurs complices affairistes. Port salut est victime comme de nombreuses communes du pays. Pourvu que fonctionne la république de Port au Prince, Haïti peut s’écouler diront certains ignorants, du haut de leur confort, que le naufrage sera collectif.

 

De notre cote, on a profité de ce séjour de travail pour visiter Nan Saut, aller à la Cascade Pichon et se restaurer sur la plage Pointe Sable. L’avantage là-bas est qu’il y a pour tous les gouts et toutes les bourses.

Nan Saut-Port Salut-Haiti-Tourisme Cascade Touyac-Port Salut- Haiti

La route est en bon état. Les attractions touristiques sont là. La plage Pointe Sable avec son étendue de sable blanc est l’une des meilleures du pays. L’avantage qu’il y a là-bas, c’est que c’est accessible à tout le monde, à toutes les bourses également. En voiture privée, en location, en transport commun ou à moto, rendez-vous à Port Salut. En famille, entre amis ou en amoureux ; pour une nuit, un weekend ou une semaine, faites vous plaisir, libérez vous, venez a Port Salut.

Route

 

A titre informatif :

 

La commune côtière de Port Salut  est le chef lieu de l’arrondissement de Port salut avec 48.79 km2 de superficie. Son climat est normal. Ses habitants se nomment Port-Salviens (nes). A Port Salut c’est la Sainte Dominique, la fête de cette patronne se célèbre chaque 4 aout. Les principales activités économiques de la commune sont : la pêche et l’artisanat. Le climat de la commune est normal. C’est un endroit calme et paisible pour des vacances en toute tranquillité.

Observatoire de Port a Piment Oscar, 500 marches Oscar, grotte Marie Jeanne

Job Peterson MOMPREMIER

Développer Haïti : un défi citoyen !

2016, c’est déjà plus de 212 ans depuis notre indépendance. Pas besoin de retracer l’histoire, il est connu de tous que nous sommes le premier peuple noir indépendant du monde moderne. La seule révolution à la fois antiesclavagiste, antiségrégationniste et anticolonialiste de notre ère. Malheureusement, même pour les besoins les plus élémentaires, nous n’arrivons pas encore à apporter des solutions. Nous sommes comme des animaux égarés se laissant emmener par la vague vers une catastrophe certaine. La majorité de la population n’est pas a l’abri des intempéries ; nous sommes exposés a l’insécurité, aux catastrophes naturelles ; pas besoin de parler de santé, d’éducation, d’emploi, de sécurité et du respect de la propriété privée. Nous nous croisons les bras et attendons tout de l’état. Dans cette situation, nous risquons de nous entretuer par un bon matin de révolte ou une soirée de révolution.

Discrimination, préjugés, exploitation, favoritisme ; nos jeunes, même diplômés, sont en transit, en attente de la première occasion de s’émigrer en Amérique du Sud, Amérique du Nord, dans les îles des Caraïbes ou en république voisine. La population ne s’attache plus au pays, nous avons de moins en moins de confiance en notre capacité de peuple. Nos apparitions dans la presse internationale prouvent combien nous sommes devenus la risée du monde. Il faut désormais se responsabiliser pour  un nouveau départ. Nous devons, au final, honte de nous et nous promettre d’honorer la mémoire de nos aïeux en faisant de ce bout de terre un paradis, tel qu’ils l’ont souhaité en accomplissant l’exploit de Vertières.

Nous ne sommes pas arrivés à garantir notre souveraineté de peuple. Notre économie, basée sur l’importation, est dominée par des entreprises étrangères. Nos Haïtiens à la campagne et des masses populaires urbaines, toujours soucieux d’aller voter et de se faire représenter au parlement, vivent dans un marasme et se retrouvent aujourd’hui dans une situation chaotique, seule et laissée pour compte face à l’envahissement des produits agro-alimentaires étrangers, des catastrophes naturelles et des problèmes environnementaux. Beaucoup d’hypothèses tentent de justifier cet état de fait. Nous ne sommes pas là pour nous attarder dessus. Après tant d’années à faire le constat et l’analyse de nos échecs, il faut s’engager à apporter des solutions au profit de tous, pour le développement socio-économique ; du progrès sanitaire, nutritionnel, éducatif et sécuritaire pour la population entière. Notre grand défi aujourd’hui est de franchir ces étapes pour nous libérer de la dépendance de l’aide internationale et du besoin constant d’assistance étrangère. Nous sommes désormais à un carrefour déterminant. La réalité socio-économique haïtienne appelle et interpelle. Il est temps que nos élus puissent embarquer les dirigés dans un plan global visant la transformation structurelle de la société en instaurant une relation de confiance et impliquant les communautés dans la résolution de leurs problèmes. Les rapports et les études ont déjà démontré qu’aucune solution prête à porter ne fonctionne sur le sol haïtien. Il faut impliquer les citoyens et prendre en compte les ressources et les potentialités du terroir. D’où l’émergence d’une nouvelle forme de leadership : le leadership participatif.

Désormais, c’est une obligation d’intégrer la population dans le développement de sa communauté et de faire émerger une bourgeoisie à conscience nationale éco-responsable à travers les acteurs économiques haïtiens par l’entremise des dispositions légales. Au cœur de la libéralisation du marché et des besoins sociaux qui doivent être résolus, nos parlementaires doivent s’occuper de l’élaboration de loi pour l’instauration d’un climat favorable aux affaires, a la création de richesse, d’emploi et a la croissance ; il faut désormais qu’ils arrêtent de fuir et de pratiquer l’absentéisme afin de proposer, débattre, voter et contrôler comme stipulé dans leurs attributions. Le défi est de protéger l’un sans favoriser l’autre. Il faut désormais embarquer la population dans un grand projet pour le progrès et la croissance tant sur le plan économique que sur les plans social, éducatif, sanitaire, environnemental et politique. Aucun projet, aucune initiative de cette envergure ne pourrait se réaliser sans un climat de confiance, l’accès a de la bonne information, la transparence administrative, la bonne gouvernance et l’implication citoyenne (incluant l’implication et l’intégration de la diaspora a travers la mise à leur disposition d’information de première main).  Transparence, implication citoyenne, démocratie participative, c’est le pouvoir aux citoyens et aux institutions étatiques pour l’atteinte d’objectifs clairement définis à travers un plan global de développement socio-économique se reposant sur un partenariat public-privé respectueux de l’être humain et de son environnement.

L’intégration, comme la liberté, ne se quémande pas. Surtout, lorsqu’il s’agit de prendre en main sa destinée. En permettant, à travers une nouvelle dynamique, que des étudiants, des professionnels, des responsables locaux et des leaders d’organisations puissent participer aux processus publics de discussion, de décision, de gestion et de contrôle, nous contribuons à l’instauration d’une bonne gouvernance et d’un climat propice à notre développement. La participation citoyenne représente une nouvelle manière de penser la vie publique et les projets collectifs. C’est l’implication et l’engagement de chaque citoyen dans la résolution de nos problèmes éducatifs, socioéconomiques, environnementaux, sanitaires, infrastructurels et alimentaires.

Consultation, concertation, débat public, référendum, conciliation-médiation, conférence de citoyen et conférence de consensus… tout comme les élections ce sont des éléments importants pour l’instauration de la démocratie. Une population haïtienne formée, informée, impliquée et mobilisée est une arme redoutable dans notre quête de lendemain meilleur. La société civile doit se renouveler et se renforcer pour qu’à travers de nouvelles initiatives elle invite et permet à ce que la population puisse s’impliquer en vue de se définir et prendre son destin en main.

Ni Dieu, ni nos Loas, ni l’État, encore moins les blancs, ne peuvent développer Haïti sans l’implication des citoyens haïtiens. Développer Haïti est notre défi, un défi citoyen. Selon un plan global, dans un élan collectif, chacun a sa manière en fonction de ses compétences et ses capacités, mettons nos mains à la patte.

 

Job Peterson MOMPREMIER

Moi, fils de policier assassiné

Mon père était un policier. Son salaire n’était pas celui d’un ministre ou même d’un simple consultant de l’administration publique ou d’une entreprise privée. Il m’a toujours appris par la pratique qu’on n’est pas obligé d’être riche pour faire du tourisme. La planification et la gestion efficace de son revenu nous a toujours assuré de vivre décemment, de profiter un peu de la vie.

Plus on est épanoui, plus on est performant. J’avais 12 ans lorsque je me suis rendu avec papa  à la Citadelle pour la première fois. Cette aventure et tant d’autres instants de qualité m’ont guidé lors de mon cheminement dans la vie. Plus qu’un père, c’est un frère, un complice, un ami. Et ce depuis que maman est morte en mettant au monde mon petit frère, mort-né dû à l’épuisement du stock de sang a la Croix Rouge du Cap-Haïtien. A partir de ce jour, mon papa est devenu tout pour moi.
Ce weekend là était spécial, il ne faisait pas encore jour lorsque nous avions quitté la maison en direction du Sud avec la perspective de nous rendre dans le Sud-est à notre retour. Le voyage reste des plus mémorables. Comme programmé, nous avons parcouru la côte Sud. Entre grotte, plage et nature, nous nous sommes arrêtés aux 500 marches de Coteaux pour adresser nos vœux à la vierge miraculeuse. Avant de revenir à Port au prince où nous habitions depuis que mon père y ait été transféré en 2006. Nous nous sommes rendus à Jacmel pour une visite éclair à Bassin bleu. Malgré les fatigues, je ne regrette rien et s’il fallait refaire l’expérience, ce serait sans hésitation. Plus que les divers fruits de mer, le homard, la langouste, la noix de coco, ce que je n’arrive pas à me sortir de la tête, ce sont les manières de faire de la communauté locale, leur expérience, leur accompagnement dans la visite des sites, etc. Ma satisfaction était à son comble.

Il était déjà 21 heures 30 lorsque j’ai ouvert le parking pour que papa puisse garer sa voiture.  Pendant qu’il jetait un œil à son uniforme pour aller travailler le lendemain très tôt, je lui annonçais mon intention d’aller prendre une douche et dormir. Mon esprit exigeait de mon corps qu’il se repose. Ainsi a pris fin cette balade que bien peu de gens  se sont donnés la joie et le plaisir de faire en Haïti.

Le lendemain, à cause de la fatigue, j’ai dit à papa que ça n’était pas la peine de m’attendre pour m’emmener en cours. Après tout, ce n’est pas toujours joyeux d’être sur la cour de l’université à attendre le prof pendant plusieurs heures. Il n’y a même pas une bibliothèque digne de ce nom pour  profiter du temps. Il devait, comme chaque lundi (jour de congé de la servante), me prendre à l’université pour qu’on aille dîner ensemble. Lorsque je ne l’ai pas vu, j’ai appelé sur son portable, puis sur son numéro privé : ils m’ont transféré à la messagerie vocale. Je croyais à un énième caprice de nos compagnies téléphoniques. J’ai laissé l’université, j’ai pris un taxi, genre moto, moyen de transport rapide et abordable bien que dangereux, pour me rendre à son poste de travail. Dès qu’ils m’ont aperçu, leurs visages se sont crispés, les collègues de travail de mon père sont devenus tristes et se sont précipités vers moi comme si quelque chose n’allait pas. Le responsable m’a alors informé que mon père avait été attaqué par des bandits armés sur le chemin de son travail et qu’il avait succombé a ses blessures quelques heures après,  en attente d’une ambulance pour le conduire à l’hôpital général ou un médecin l’aurait opéré.

Le ciel m’est tombé dessus ! J’ai repensé a mes prières à la vierge ; aux veillées de nuit de tante Marie a l’église chrétienne de son quartier et aux éternels esprits « Sa’m pa wè » de ma grand-mère. Peut-être qu’ils sont en guerre contre moi! Je devais payer le reste des frais de l’université pour pouvoir avoir accès aux examens. Je ne vais plus pouvoir payer une servante, je ne sais rien faire et jamais je n’ai vécu sans mon papa avant. Que vais-je faire ? Mon papa était le « poto mitan » de la famille. Me voilà, face a l’évidence d’abandonner mes études aux portes de ma licence. Je n’ai pas de famille à Port au prince. L’unique famille que j’avais à l’étranger a été éliminée pour avoir voulu faire respecter ses Droits. Parfois j’ai envie de dire que le monde est injuste et que certaines personnes sont nées pour souffrir. Je pense encore à ma mère trépassant sous le regard indifférent de médecins et d’infirmières. J’imagine mon père sur la chaussée, sans secours, espérant une ambulance qui ne pourrait plus jamais le secourir. Je ne peux dire heureusement que je n’étais pas avec lui ce matin là. Mais, survivre serait trop dur comme châtiment d’un grand Dieu qui fait tout pour un bien ou la malédiction d’un diable qui prend plaisir à faire souffrir. J’aurais sûrement préféré mourir et du coup quitter Haïti à jamais – avec ses élites et ses dirigeants qui ont le secret de la jungle.

Peut être que nous aurions dû rester aux Etats-Unis lors de notre voyage papa et moi. Il serait en sécurité, il aurait déjà un boulot respectable et moi, qui sait ? De mon coté, en attendant de pouvoir me rendre à une école professionnelle,  j’aurais lancé une activité pour tondre les gazons. Mais non ! Papa a préféré rentrer pour servir son pays, pour s’assurer que je puisse terminer mes études et  qu’à l’avenir, je puisse m’être utile. Orphelin de père et de mère, je ne peux rien prévoir sur le chèque mensuel d’assistance sociale de la PNH qu’on va me livrer chaque trois mois. Et, maintenant, dans cette situation ou l’autre nous est souvent insensible, que vais-je devenir ?

Depuis ce matin, pas comme les autres, ma vie a changé. Aujourd’hui, je donne des leçons à domicile en espérant un jour pouvoir retourner terminer mes études, avoir un emploi décent,  une famille, deux enfants qui nous ressemblent,  une petite voiture d’occasion…

Depuis ce matin tout a fait spécial, je n’ai que le fil de l’espoir pour me retenir à la vie…

 

Une fiction de Job Peterson Mompremier
Delmas, Haïti

DERNIÈRE DANSE !

Julietta,

Tu dois sûrement te demander pourquoi ce texte apparaît dans l’espace « Insertion demandée ». Et bien, je vais vite te le dire. Quand j’ai décidé de te contacter une dernière fois pour te renouveler mes « je t’aime » après notre rupture, publier un texte dans les colonnes de ce journal dont tu as toujours été fidèle lectrice a été pour moi la seule garantie. Il n’y a que cela qui m’aurait assuré que tu finisses par me lire. J’ai songé à utiliser « Julietta », le prénom qu’on souhaitait tant donner à notre première fille si seulement dame nature nous avait été généreuse. Quand j’ai envoyé le texte au journal, il m’a été retourné sous prétexte que c’était un texte publicitaire.

Je l’ai lu et relu avant que des amis finissent par m’expliquer combien les choses sont devenues difficile pour les médias. La rentabilité financière et le trafic d’influence ont remplacé le désir de servir, d’informer et de former la population. Faute de commanditaire, certains médias cherchent de la publicité dans les moindres détails en allant même jusqu’à prêter des intentions aux auteurs. Une dictature des idées s’est installée, la ligne éditoriale des grands journaux concorde aux idées dominantes, la critique est assassinée. Certains propriétaires de journaux sont même devenus riches comme Crésus, tandis que les journalistes tardent encore à avoir une meilleure condition de vie et de meilleures conditions de travail.

Ma chère, je m’apprête à te dire quelque chose. J’y pense et j’en ris. J’ai la certitude que ton mari va te cuisiner sur ce texte, que tu ne vas pas commenter avec lui, de peur de lui briser le cœur. Pour l’heure, il doit déjà te demander ce qui t’accapare autant devant cet ordinateur. Fort malheureusement, tous les lieux et noms évoqués dans ce texte n’auront de sens que pour toi et moi.

Julietta, le cancer me ronge. C’est peut-être la dernière fois que tu me lis. Je vais bientôt partir vers l’au-delà. Je suis un condamné à mort. Peut-être qu’au final, je choisirai l’injection létale. La mort sera sûrement plus douce. Pardonne-moi de te parler si franchement, si tristement. La douleur a fini par me mettre à genou. A l’instant même où je t’écris, il n’y a que les souvenirs magiques de notre jeunesse, entre club littéraire, théâtre et cinéma qui apportent un morceau de bonheur à ma pénible existence. Je dois te dire ma chère, d’Haïti au Congo, j’ai été un homme de conviction. Cette noble qualité que tu as toujours appréciée chez moi. Ma position contre le monde unipolaire, l’exclusion, l’exploitation et la démocratie téléportée que prône l’Occident a éclipsé toutes possibilités que mes œuvres puissent être récompensées un jour. Je ne regrette rien pourtant. Un jour, on dira sûrement que j’ai exigé que la pensée soit libre en politique, le débat désintéressé. Et cela me conviendra.

Julietta, j’ai appris qu’aujourd’hui encore, malgré les avancées dans la technologie, en matière de téléphonie cellulaire, tu es restée prisonnière de celui qui avait juré de te rendre heureuse. Femme au foyer, dépourvue de toute vie sociale, il m’était difficile de te rejoindre. C’est en pensant à toi, à nos souhaits et expériences d’adolescents que j’ai fini par me souvenir d’une chose, ton amour pour la lecture. Oui, je m’en souviens comme si c’était hier. C’était ta façon à toi de te déconnecter du reste du monde, de partir en quête de sérénité. Nous deux, Arlequin, Romans photos… que de choses qui ont marqué notre jeunesse et qui nous ont fait rêver. On s’était vus comme Roméo et Juliette, Cocotte et Figaro… Ce fut le temps où les jeunes s’adonnaient aux choses de l’esprit.

J’ai appris qu’après ton mariage, la lecture était devenue un moyen de noyer ta peine. J’ai appris aussi, que ton mari et toi avez déménagé du Cap-Haitien pour vous installer du côté de l’Acul du Nord, commune calme et paisible du Nord d’Haïti. Ce sont, malheureusement, les seules nouvelles que j’ai pu avoir de toi. Puisqu’il fallait passer toute une journée à la Téléco pour pouvoir parler avec un proche à l’étranger, je ne demandais les nouvelles que des personnes qui me sont chères. Les tiennes ne m’ont pas toujours plu, mais je tenais toujours à en avoir.

« Tu es affectueux, tendre, attentionné, compréhensif. Tu es ce genre d’homme que nombreuses femmes souhaitent avoir dans leurs vies… » Ces mots ne sont pas une déclaration d’amour. C’est bien entendu un extrait de ce mémo que tu m’as laissé avant de couper les ponts avec moi, il y a déjà plus de 30 ans. Je viens de le redécouvrir. Et tu avais conclu : « Je t’aime comme un frère. Tu n’es pas un homme pour moi. » Je t’aimais, tu sais ? Je t’aime même. Mais, il n’y a pas l’ombre d’un doute, malgré tout cet amour consenti, nous n’étions pas faits pour être ensemble. Avec le temps, j’ai fini par te donner raison. Et le peu de temps que nous avions passé ensemble ne peut guère nous faire prétendre le contraire. J’ai été plus un père, un frère, un ami, même lorsque j’aurais dû être un simple amant, un flirt, un objet sexuel…

Ce n’est qu’après avoir relu cette note que j’ai décidé de te parler de notre dernière danse. Elle est d’ailleurs l’un des faits marquants de ma misérable existence. Pardonne-moi si tu trouves qu’il est trop tard pour en parler. Je dois t’avouer, depuis notre rupture, j’ai invité des centaines de femmes à danser. Je recherchais de l’alchimie, je voulais me sentir bien. Je croyais qu’à travers la danse on pouvait savoir si un homme et une femme peuvent s’entendre, se sentir bien l’un et l’autre, l’un en l’autre. Je ne parle pas de ces femmes dénudées servant de nos jours d’appât pour attirer et faire consommer des clients là où le scrupule, le confort, l’innovation et la qualité du service, font défaut. Je parle des femmes fières, scrupuleuses. Celles qui tiennent à leurs têtes, bien plus qu’à leurs fesses. C’est bien d’elles que je parle…

Une fois, j’ai failli perdre ma tête. Une fille m’a harcelé pendant longtemps, rien que pour lui accorder une danse. Quand j’ai enfin décidé de lui plaire, nous nous sommes faits rattraper par son fiancé dans un resto dansant du quartier, avant même que nous ayons le temps d’exécuter une danse. Depuis, j’ai perdu ce désir fou de tenir la main et la hanche d’une femme sur une piste de danse. Je me suis replié. Désormais, je voudrais apprendre à danser. T’en souviens-tu ? J’ai toujours été piètre danseur. Et je n’ai jamais compris non plus comment des gens qui ne savent pas danser prennent autant de plaisir à piétiner les autres sur une piste de danse, prétendant qu’ils sont en train de danser.

Revenons donc à notre dernière danse. Il était 11 heures, je venais de réserver mon billet à une agence de voyage. Tu le sais bien, voyager a toujours été une source de joie pour moi. Mais, cette fois, rien qu’à l’idée d’y penser, cela me frustre. J’étais triste. Je pensais à toutes ces choses, tous ces gens, tous les endroits magnifiques qui ont bercé mon adolescence et que je vais devoir laisser derrière moi. C’est là que j’ai décidé de passer un dernier moment avec toi.

T’en souviens-tu ? Tu étais en couple avec un bonhomme qui habitait en face de chez toi. J’ai hésité pour te faire l’invitation. En plus du rejet, je ne voulais pas qu’un rencard avec moi t’attire des ennuis. Pourtant, mon désir était bien plus fort que ma raison. J’ai donc pris ma plume pour t’écrire une lettre. Les mots venaient au compte-goutte. Sur du papier rose parfumé, j’ai essayé de te faire un acrostiche. Cet exercice familier était devenu si difficile que j’ai fini par écrire sur une feuille de cahier : « je veux que tu sois la dernière fille m’ayant accordé une danse en Haïti ».

Lorsque la petite qui jouait le rôle d’intermédiaire est revenue avec le bout de papier ployé en je ne sais combien de morceaux et que j’ai lu ce message, grande fut ma surprise. La réponse était : « Avec joie ». J’ai souhaité danser les meilleures chansons de l’orchestre Tropicana d’Haïti avec toi ce jour-là. J’ai rêvé d’un pur moment de contemplation et de tendresse. Mais bon… La journée a été longue. Ce jour là, tu n’étais pas au service d’urgence de l’hôpital. Comme par magie, tu étais en congé. En plus d’avoir la vocation de marquer notre dernière rencontre, ce jour-là devait être mon dernier jour au Cap Haïtien.

A l’époque, les bus voyageaient la nuit. Je devais prendre La princesse durant la soirée pour arriver à la Capitale avant 8 heures et prendre l’avion après 3 heures. Un voyage qui fut long et qui n’était pas encore terminé. Je devrais préparer mes bagages, visiter les parents, passer du temps avec maman. L’odeur de cassave, de mamba et de noix, exhalait mes narines. Maman était inquiète et anxieuse. Elle avait peur de ne plus me revoir. On aurait dit une prophétie. Ça a fini par arriver. Elle s’est éteinte derrière moi. Tout comme papa. C’est même de là qu’est venu mon dégoût pour Haïti. Ils étaient accusés de communiste.

L’heure venue, je ne sais pas si tu étais là à m’attendre. J’ignore même si tu as porté cette robe que j’admirais tant et qui te mettait si bien en valeur. Mais, une chose est sûre, tu m’en veux encore. Avec raison d’ailleurs. Je n’ai pas été a ce rendez vous pour lequel tu étais prête à affronter le diable. Tu as tout risqué, rien que pour ce petit instant en ma compagnie. Mais, j’ai dû partir avant l’heure. Je le regrette sincèrement. Ce n’était pas intentionnel. J’ai été obligé de plier bagages, sinon ton père m’aurait tué. J’ai appris après des années que ton ex-petit ami d’en face avait dit à un tonton macoute que je conspirais de prendre l’arsenal en assaut. Le message m’était parvenu à la Plaine du Nord. De là, j’avais dû me réfugier au Limbé avant de me ressourcer à Plaisance. J’ai dû changer de nom, me déguiser, devenir quelqu’un d’autre. Quelques mois plus tard, j’ai franchi Dennery, Saint-Michel de l’Atalaye, et Saint Raphaël… pour me rendre en République dominicaine. Là-bas, j’y ai vécu 3 longues années avant de me rendre au Canada pour ensuite me rendre au Congo.

Chère Julietta, je regrette encore que cela n’ait pas eu lieu. Je t’aime. Je t’aime encore. J’ai connu des centaines de filles partout ou j’ai eu à séjourner, mais jamais je ne me suis marié. Pour immortaliser  cet amour que je te porte, je m’étais promis de rester seul toute ma vie. Parfois, pour éterniser certaines émotions, il vaut mieux que les personnes en question ne soient pas ensemble. S’aimer, ce n’est pas le fait d’être ensemble, mais d’être inséparable. Julietta, tu n’as pas quitté mon cœur.

Une Fiction de Job Peterson MOMPREMIER