24 heures dans la vie d’une immigrée

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Crédit photo: Fibonacci Blue

Dans cette ville à majorité blanche où j’exerce la médecine, chaque noir que je rencontre charrie, comme autant d’épaves, une agonie. Ils sont naufragés de l’immoralité et de la mauvaise gouvernance des autorités de leurs pays d’origines. De cette détresse populaire naît un péché, un péché d’optimisme : partir pour des horizons inconnus, quitte à se retrouver victime de ce conflit des origines dans ses pires expressions.

Ce matin, la dame que je vois, sous l’insistance d’un ami, conte ses déboires. A défaut de trouver un journaliste, elle livre son âme et son ressenti à qui veut l’entendre. Triste épilogue.

Partir : un péché par optimisme

Elle a laissé son pays, la Côte d’Ivoire, suite au renversement du président Laurent Gbagbo. Nombreuses personnes accusent encore la France et les élites à sa solde. Vous savez, l’esclavage fut aboli, l’Afrique elle-même fête plus de cinquante ans d’indépendance, mais gare ! Ne parlez pas trop vite d’autodétermination, ça me parait pollué d’imprudence. On n’est pas sorti de l’auberge, ce sont les colonisateurs qui ont été dédommagés et aujourd’hui, les descendants d’esclaves, partout à travers le monde, continuent d’être la force motrice du système économique mondial. Sous de nouveaux apparats, la même vieille réalité, avec la possibilité de faire émerger certains nouveaux mètres parmi les plus serviles et pour se libérer de toute résistance. Cupidité, individualisme et corruption, nos élites ne se font jamais prier pour se faire complices et alliés des dominants en devenant eux-mêmes des oppresseurs.

Partir, se jeter dans le vide et dans l’inconnu est une « réponse » à une frustration, car regarder son pays en face n’est pas un exercice facile. Ces récits sont tels des guillotines. Ça nous tient les tripes.

Une vie… indigne de soi

Dans la rue, puisque sans papiers, on rencontre des migrants au naturel discret, plongé dans leur réalité. La porte de leur tente franchie, dès le premier pas, on entend bien leurs gémissements. J’ai passé la nuit chez elle.

Au crépuscule, nous nous sommes souhaités bonne nuit. Mais le lendemain, elle et ses sœurs doivent devancer l’aube. Un migrant ne connait pas de grasse matinée, on se réveille à 4 heures du matin. La journée se commence dans le noir pour se terminer avec des douleurs à ne plus finir. Ici, on n’a pas besoin de diplôme pour avoir un petit boulot ; de parrains ou de marraines non plus. Je parle certainement de petit boulot.

Ici comme chez nous, disait-elle, noir rime avec souffrance et pauvreté. Je me suis gardé de commenter, mais, au fond de moi, je sais que c’est une évidence. Partout, c’est le même combat, celui de la survie et du nécessaire. Contrairement à sa sœur qui bosse dans une maison de retraite en apportant des soins infirmiers, son petit boulot, elle l’a eu dans un magasin de prêt-à-porter à mille lieux de chez elle. Elle est chargée de nettoyer le magasin, arranger et habiller les mannequins, attirer et convaincre de potentiels acheteurs.

La compétence… Dans l’angle mort de la migration

Tous ne font pas dans le secteur informel, certains sont promis à des carrières plus brillantes dans les sciences. Ce n’est pas un certain gout du risque, ni un exotisme de passage, ni une mode, s’ils quittent leurs pays, c’est parce que les crises humanitaires, politiques, ethniques les forcent à relativiser les idées. Etudiante en médecine, sa zone fut secouée par des crises et combats armés, c’est alors que ses parents ont décidé de leur offrir un voyage aller simple, destination incertaine. Depuis, loin de leurs terres natales, ils nourrissent l’espoir d’amasser des sous et de revenir un jour pour investir, changer des vies. Un rêve qu’ils caressent de plus en plus et duquel ils s’éloignent à chaque jour. La réalité est de loin plus inquiétante que l’on aurait pu l’imaginer avant de partir. Pourtant, bien que loin de ses souvenirs, de l’odeur de sa terre à chaque goutte de pluie ; loin de ses amis et de sa famille, c’est nettement mieux que chez soi. Parfois on pleure ; quand on se souvient de la réalité de chez nous, on ravale sa salive et on retrousse ses manches. Ainsi se succèdent des jours et des nuits.

Lorsque mon alarme a sonné, il était 4 heures 45 du matin. Je me suis réveillé, habillé et elle était déjà sur le point de partir. Son boulot commence à 7 heures mais elle doit être à la station de bus avant 5 heures et quart si elle veut être ponctuelle. Pour des journées de travail de huit heures, elle passe 12 heures entre l’aller et le retour. Parfois, encore plus triste, on se lève tôt pour aller passer trois ou quatre heures au boulot. Quand on est immigrée, souvent on n’a pas d’autres choix que de multiplier les petits boulots à temps partiel.

A chaque société son cortège d’exclusions

Ce matin, à mon travail, une employée a giflé un immigré, illégal, il ne peut même pas oser porter plainte par crainte que la procédure ne se retourne contre lui s’il arrive à obtenir gain de cause. La journée fut tendue, mais personne n’a osé protester. On a tous peur de perdre nos emplois et de ne pouvoir répondre à nos obligations. Sur le chemin du retour, un chat est mort, la police a dû intervenir et dans le cadre de l’enquête trois personnes sont interpellées. Un jeune noir en probation s’est vu obligé de tricher par son manager en dépit de sa bonne conduite pour pouvoir bénéficier d’un rapport favorable. Tout tient à un fil et perdre son boulot c’est risquer de finir sous un pont.

Nous sommes comme des esclaves, disait-elle. Chaque année, les profits augmentent, le coût de la vie avec, mais les salaires restent les mêmes et les maigres augmentations n’arrivent jamais à te mettre à l’abri. On augmente les taxes sur nos salaires et on multiplie les avantages aux investisseurs qui, pour remercier l’Etat de ses loyaux services, cachent leurs fortunes dans des paradis fiscaux, licencient pour augmenter leurs marges et paient au salaire minimal. Nos patrons n’ont pas d’état d’âme.

Les riches sont devenus richissimes et les employés se noient dans la précarité. A trop se focaliser sur les mirages de nos histoires télé, certains se noient dans des rêves illusoires et se croient épargnés, jusqu’au jour où un licenciement frappe à leur porte. Ils s’adaptent au système et espèrent leurs heures de gloire, peu répondent à l’appel et sur le trône beaucoup découvrent que tout n’était que mirage. Trop tard, impossible de réparer les dommages, de compenser les dégâts et de se libérer de l’âme des sacrifiés.

Les différents courant évangéliques en vogue dans les milieux noirs enrichissent les apôtres et nous détournent de nos vrais problèmes. Dieu serait méchant de vouloir que nous souffrons ici-bas dans l’espoir d’un bonheur éternel pendant qu’il garantisse bien-être et prospérité à ce que l’on ose considérer comme fils du diable. Vous savez, il y a des siècles, l’évangile a été à la rescousse de l’esclavage pour le soutenir, le défendre et garantir que les esclaves puissent être aussi dociles qu’un mouton. A court de métaphores, et sous un symbolisme angélisant, les sermons restent et demeurent bon alliés des oppresseurs. La vie dans l’au-delà, leurre ou réalité, ne devrait être une excuse pour ne pas s’impliquer, se défendre et faire sa place quitte à risquer sa vie. Nous devons nous regrouper, nous unir et nous discipliner pour éviter toute subversion en dépit des divergences.

Il reste encore beaucoup à faire

Vers 16 heures, en attendant qu’elle se rende en cours à 18 heures, nous sommes allés à un restaurant Africain où l’on sert des plats typiques de chez elle. Autour de nos plats de poulet braisé et de sokossoko de bœuf, nous avons échangé sur certains sujets, dont ses cheveux et ses emplois antérieurs. « J’ai perdu mon premier boulot parce que je suis une femme. On pense que certains secteurs sont réservés aux hommes, dont celui de la construction. Dans mon boulot actuel, c’est déjà arrivé que des enfants me touchent et me pose des questions sur ma peau pour vérifier si ma couleur est réelle. Pour certains, c’est une malédiction, je suis mal née. Dans le métro, quand je pète mon afro en bon nappy-girl, des femmes blanches tentent de photographier la coiffure et même de manipuler mes cheveux », me confia-t-elle. C’est devenu très difficile de s’affirmer et être fidèle à soi en dehors des clichés véhiculés par les grands médias occidentaux, me suis-je dit.

De la libération générale des esclaves de Saint Domingue à Black Lives Matter, il reste beaucoup à faire. La désobéissance civile ne suffit plus à elle seule. Au lieu de boycotter, il faut produire et constituer une communauté forte, être des conso-acteurs, définir notre univers. Il faut obtenir l’égalité salariale, de logement et l’accès à l’éducation de qualité pour tout le monde. C’est une condition de base si nous voulons garantir l’égalité de chance à tout le monde, défendre notre dignité. Jouir de ses Droits civiques est devenu un mirage ; justice, équité et liberté doivent être invitées à la table de nos acquis sociaux. Il faut s’attaquer à l’ordre dominant. Aussi peu que soient nos efforts, la cause ne peut être perdue si nous luttons. Il faut s’assumer, défendre notre identité à travers de grandes réalisations et en visant l’excellence. Les pauvres, en majorité noirs, doivent s’unir et définir leur monde à eux et redéfinir l’ordre social.

 

Job Peterson Mompremier

26 juillet 2017

2 thoughts on “24 heures dans la vie d’une immigrée

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