Job écrit au révérend père Jean Miguel Auguste

Monsieur le révérend père Jean Miguel Auguste,

J’ai apprécié votre compassion.[i] Je témoigne aussi mon admiration pour votre plume tranchante et élégante.  En lisant attentivement votre texte, j’ai vite réalisé que, comme moi, vos parents-paysans vous ont appris le sens profond de la rigueur  dans la vie d’un homme.

Si je prends plaisir à saluer l’élégance de votre plume, je ne tolère pas cette pratique de plus en plus grandissante qui consiste à blâmer les victimes en lieu et place de se pencher sur les causes réelles et profondes de nos problèmes en vue de les résoudre. Et il devient tout simplement alarmant qu’en plein 21eme siècle des intellectuels  Haïtiens érigent la langue française comme aune pour mesurer le niveau de compétence des  haïtiens.

Vous avez entièrement raison, un homme qui a fait son certificat d’étude primaire devrait pouvoir répéter un mot ou une phrase en français. Mais, il n’est pas rare de rencontrer des cas similaires dans nos écoles secondaires et nos universités. Des jeunes qui ne sont pas en mesure de bien prononcer le français. Ils sont aussi nombreux les élèves qui maitrisent l’art de répéter des mots, des phrases et des leçons mais qui sont dans l’incapacité totale à bâtir une réflexion, construire une argumentation ou comprendre la leçon pour laquelle la note maximale a été obtenue.

Ceux qui, aujourd’hui, se sont placés en juge de leur performance ont tout simplement honte d’eux même et essaient de fuir leurs responsabilités dans la crise du savoir qui prévale en Haïti. Durant longtemps on a beau croire qu’il faut garder le peuple dans l’ignorance pour pouvoir le manipuler et vivre à son dépend. Le savoir, c’est le rôle des intellectuels d’assurer sa transmission et sa pérennisation. Ce ne sont pas nos pauvres paysans qui sont responsables de la piètre qualité de l’éducation ou de l’illettrisme dont ils sont victimes. Je ne vais pas commenter l’histoire du ministre. Mais, je vous assure que c’est un abcès qui s’est crevé dans la figure de l’élite bienpensante qui a longtemps discriminé les campagnards au lieu de leurs inclure dans un vrai projet de société.

Permettez-moi de vous dire qu’être compétent ne saurait se résumer à l’aisance de s’exprimer en langue française. C’est inadmissible en plein 21e siècle d’évaluer la compétence d’une personne sur cette base. C’est une erreur sur laquelle s’est reposé le fondement de l’un de nos plus grands préjugés depuis deux siècles. Une langue reste un moyen d’expression. Véhicule de la pensée !  Maintenant, on comprendra mieux pourquoi certains haïtiens affichent clairement leur mépris pour certains savants africains qui ne prononcent pas bien le français.  Pas étonnant qu’en Haïti, les écoliers et les universitaires accordent plus d’importance à la prononciation de la langue française qu’a la profondeur de pensée de quelqu’un.  Quand nous cesserons d’être superficiels, la voie du salut nous sera révélée pour faire ce saut qualitatif vers la modernité et le développement.

« Les gens qu’il faut à la place qu’il faut » ! Un slogan creux, souvent utilisé par des intellectuels haïtiens pour justifier leurs places dans des postes politiques bien rémunérés. Avec des capacités intellectuelles fortement limitées, certains paysans organisent parfaitement leur communauté. Ils créent des coopératives pour faire reculer l’extrême pauvreté.   Ils s’organisent en conseil pour bien gérer les conflits et conserver l’ordre et la paix dans leurs communautés abandonnées par l’État central. Par ces travaux, ces paysans s’imposent comme leaders, mais jusqu’à présent ils ne dérangent personnes car ils font du bénévolat dans la majeure partie des cas. Quand ces paysans décident de se porter candidat pour un poste électifs, ceux et celles qui savent parler le français crient au scandale. Car les postes électifs, rémunérés,  ne peuvent pas être livrés à quelqu’un qui ne maîtrise pas le français et qui a appris les notions clés du leadership sur le tas.  Pour certains, un professeur de littérature française, dépourvu de sens de leadership et avec une totale méconnaissance du milieu, serait  le plus bon profil qu’un paysan qui, en plus, d’avoir passé toute sa vie dans sa communauté, a déjà lancé, dirigé et mener à bon port plusieurs organisations et coopératives. Et on avancera les insuffisances langagières de l’un pour justifier son incapacité à diriger  et l’éloquence de l’autre pour prouver sa compétence.   Je suis de ceux qui pensent que la notion de compétence doit être redéfinir en Haïti.

Ce sont les idées qui mènent le monde, la pensée c’est une activité intellectuelle, la principale et la plus importante. Si Haïti est là où elle est aujourd’hui, c’est plus un problème de vision et de pensée que de ces personnes dont vous venez de citer. En plus d’être victime des élites qui n’ont pas pu répondre, c’est de votre faute, « chers hommes qu’il faut », si ces hommes incompétents sont à des postes électifs. Vous avez longtemps fui vos responsabilités et autant que cela perdure, la réalité dont vous vous contentez de plaindre ne sera autre. Pour gagner des élections, en plus de se porter candidat, il faut s’impliquer dans la collectivité, il faut se responsabiliser, s’engager… Autant que vous vous contentez de gérer vos petites chapelles, rien ne sera différent. La population  a besoin d’avoir accès au savoir, à la lumière. C’est en avoir accès à une meilleure éducation qu’elle va pouvoir s’élever à votre niveau.

Si nous sommes pauvres par manque de compétence ce n’est pas la faute de mon papa, mais de ceux qui sont censé transférer le savoir et définir les grandes orientations de la formation académiques, techniques et scientifiques en Haïti. Si nous ne sommes pas sérieux et créatifs ce n’est pas la faute des élèves mais de ceux qui étaient censés les guider et les orienter sur la voie du savoir, de la création et de l’innovation. L’éducation haïtienne doit être inclusive et adaptée à notre réalité. Elle doit  être en mesure de favoriser l’atteinte de nos aspirations et la résolution des défis de l’heure dans un monde qui se globalise.

Je crois que les citoyens de nos milieux reculés et abandonnés doivent se prendre en charge. Dans un état failli avec des élites qui ont failli à leurs missions, l’auto-prise en charge s’impose comme solution de fait en dépit de ses limites. Les citoyens de nos sections communales ne doivent et ne peuvent se croiser les bras en attendant l’intervention d’un être providentiel. En ce moment, nombreuses régions du pays sont reléguées au second rang comme si elles ne font pas parties d’Haïti. Nos élites sont déconnectées des problèmes réels du pays. Quelle devrait être la place de mon père dans une communauté laissée pour contre par l’élite et les dirigeants de son pays ? S’exiler ? Se résigner en attendant de mourir ? Monsieur le révérend prêtre, je ne fais pas l’apologie de l’ignorance et de la médiocrité, je me suis fait la voix des victimes de ce système dont vous êtes aussi garant. Des gens comme moi, il y en a toujours eu et il y’en aura toujours, nous sommes des rescapés. Pour construire la nouvelle Haïti, il faut tout le monde. Et cela, seule une éducation de qualité accessible à tous peut nous permettre de l’atteindre.

J’ai prêté ma voix aux oubliés. Je voulais parler pour les descendants d’anciens esclaves ostracisés et discriminés, victimes de l’exclusion et des faiblesses de notre système éducatif. Ils sont partout. S’ils n’arrivent pas encore à bien s’exprimer en français, ils ont une culture de résultat remarquable et ils croient dans le travail. Leur amour du savoir motive chaque investissement dans la scolarisation et la formation de leurs enfants. Il arrive, malheureusement, qu’ils se font arnaquer dans des écoles et des universités qui ne répondent à aucun critère pour être classé comme tel sous le regard complice de nos dirigeants. Pour ceux d’entre eux qui ont fui le pays à la recherche d’un mieux-être, le constat n’est pas différent. Ils investissent dans la formation de leurs enfants partout sur la planète. Et, ils nous arrivent de célébrer, non sans fierté, chaque réalisation d’un de leurs enfants dans notre diaspora. Le peuple a besoin d’éducation, chaque jour il l’exprime par des sacrifices et des choix difficiles. Je vous invite à lire les données disponibles sur nos étudiants en république voisine et ailleurs.

Il y a deux siècles, nos parents étaient contraints de rester à la campagne, d’avoir l’autorisation d’une autorité et un ordre de route pour aller en ville. Aujourd’hui, certains d’entre nous ont accès à l’éducation, d’autres ne l’ont pas, mais nous sommes impliqués dans nos communautés et à travers une auto-prise en charge nous apportons des réponses concrètes et adaptées aux problèmes les plus complexes. Face à la démission de l’état, vu l’inefficacité de ses actions et la passivité de nos élites, nous ne pouvons pas croiser les bras et attendre de pouvoir parler couramment le français pour prendre notre destinée en main. Demain, avec ou sans éducation, nous serons partout, et vous choisiriez comme toujours de fuir par refus de vous impliquer et de nous donner accès à l’éducation.  Nous sommes le peuple, nous sommes fils et filles des fins fonds d’Haïti, le jour où nous ayons accès à une éducation de qualité, nous ébranlerons le monde de par nos exploits techniques et scientifiques. Il faut un système éducatif adapté à la réalité Haïtienne, inclusif et tourné vers l’avenir.

Jusqu’au début du siècle dernier l’éducation Haïtienne se réservait à l’élite. Et, quelle éducation ? Une éducation copiée de la France et inadaptée à la réalité Haïtienne. La création d’écoles privées reconnue comme activités commerciales creusent encore plus le faussé. A la suite du concordat de Damien, l’Eglise catholique s’est impliquée dans l’enseignement. Au lieu de former des citoyens en mesure de résoudre les problèmes de la société, ouvrir le pays au développement et à la civilisation comme vous dites, nous avons des intellectuels aliénés. Nous aurions sûrement déjà eu de grandes réalisations si notre Elite intellectuelle n’était pas surtout à l’affut de diplôme que de savoir réel et altruiste. L’instruction des masses dans lesquelles résident le développement et l’équilibre de la société est négligée par une aristocratie voulant faire de l’ignorance de la population un gage de supériorité. A ce jour, elle en est encore un luxe. Il est temps que tout cela change.

Malgré l’implication du secteur catholique dans l’enseignement après le concordat de Damien. Implication qui a favorisé l’essor de l’enseignement privées, malgré la cherté et les risques d’aliénation de ce secteur. La magie Haïtienne n’a jamais pu rencontrer son âme sœur la science et fusionner. Nous sommes revenus au temps des sorciers et du fétichisme. Durant longtemps l’école haïtienne n’a fait que produire des chômeurs intellectuels, aigris et voués à conspirer pour prendre le pouvoir comme l’a signalé L.J. Marcelin. [ii] Durant plus de 150 ans, l’enseignement en langue créole a été banni de nos écoles. Dans nombreuses écoles, en 2017,  tout élève qui s’exprime en créole est punis de manière sévère.[iii] On a fait croire que le créole n’est pas une langue. Il suffit de lire des travaux de recherche et l’histoire de certaines langues pour voir combien tout ça est un mensonge bien orchestré.[iv] Le résultat des travaux du MIT prouve qu’il est possible d’enseigner en créole, langue maternelle et officielle en Haïti. Une expérience pilote sur l’ile de la Gonâve confirme qu’il est même plus facile d’apprendre les autres langues lorsqu’on a reçu son instruction de base en langue maternelle. Et, là, je ne parle pas du créole uniquement entant que langue, mais la base pour une éducation inclusive, adaptée et moderne. Pour plus de 90% de la population haïtienne, la seule langue[v] maitrisée est le créole.

Dans presque toutes les constitutions on écrit que l’éducation doit être gratuite. Pourtant, il n’est même pas accessible, voire gratuite. Partout, le niveau baisse et il ne  reste que du commerce.[vi] Et, permettez-moi, l’éducation Haïtienne est injuste ; arbitraire et discriminatoire. Voici une citation de l’intellectuel Sékou Touré décrivant avec exactitude les conséquences de l’éducation dont nous sommes bénéficiaire « L’éducation qui nous a été donné était désignée  pour nous assimiler, nous dépersonnaliser, nous occidentaliser, présenter notre culture, notre conception philosophique, notre conception sociologique et même notre humanisme comme l’expression d’un sauvage, d’un primitive conscient afin de créer un nombre de complexe en nous, qui nous porterait à être plus français que les français eux même ».

Au lieu de construire des écoles et universités standard et d’investir à la formation de professeurs compétents, nos politiciens se marient a l’élite économique et intellectuelle pour piller l’état et envoyer leurs enfants recevoir une meilleure éduction à l’étranger. Ensuite, les intellectuels se démarquent pour dire que le peuple ne veut pas s’élever à la grandeur et que des médiocres sont aux pouvoir. Qui dirigent les partis politiques ? Qui préparent les discours de campagnes ? Qui finance ? Qui sont les super conseillers, directeurs généraux et ministres ? Tout n’est que pure et simple hypocrisie pour amuser la galerie, du reste on s’en plein les poches.

En 1971, le sociologue Hubert Deronceray disait et je cite : « Haïti n’a jamais défini quel type d’homme qu’elle voulait  préparer. Et l’école Haïtienne est au service d’une élite parasitaire et improductive ». C’est une éducation féodale[vii] dans un monde qui se modernise à une vitesse éclaire. Elle ne mène pas à l’effort, conduit aux professions libérales et au mépris du travail manuel. Elle est très théorique et ne répond pas aux besoins essentiels de la société. Certains d’entre nous se croient même être plus français que les français eux même. Il est surement temps que nous ayons en Haïti un système d’éducation autochtone, approprié et réalistes qui priorise l’enseignement techniques, scientifique, industriel et agricole.

C’est la tête qui dirige le corps. Le niveau de progrès d’une société est lié à la formation de ses élites. Il revient à la conférence épiscopale de l’église catholique de reconnaitre sa responsabilité dans la débâcle haïtienne. Depuis plus de 150 ans elle est responsable de la formation de la formation de nos cadres et dirigeants pour une très grande proportion. L’Eglise catholique, depuis plus de 150 ans se félicite une grande contribution dans la formation et l’éducation de la jeunesse haïtienne. Elle dispose de la majeure partie et des meilleures écoles du pays. Dans le cadre du concordat de Damiens[viii] l’église s’était engagée à construire des écoles et aussi à former des maîtres pour la transmission du savoir. En échanges, l’église catholique jouit d’une franchise pour tous types de biens destiné à servir l’église, à contribuer à la construction d’école ou d’église.

Il est temps de dire c’est assez et d’arrêter de pleurnicher, très chers intellectuels. Si dans 20 ans rien n’est fait pour rendre l’accès à une éducation standard accessible à tous et a toutes, le tableau va s’assombrir. Il est temps que l’éducation gratuite garantie par la constitution cesse d’être un leurre. Il faut que les enfants qui ont été dans nos meilleures écoles ne ressortent plus déconnectés de leurs communautés. Avant de leurs dire qu’ils sont prédestinés à jouir et diriger, il faut leurs apprendre qu’une élite a aussi la responsabilité de s’impliquer, se responsabiliser et servir.

Recevez mes salutations les meilleures,

 

Job Peterson Mompremier

La voix des oubliés.

05-07-2017

 

 

[i]http://haiti.mondoblog.org/2017/07/03/arretez-dhumilier-pere-cessez-massacre/

 

[ii] Marcelin, L.-J., 1861-: Haïti : ses guerres civiles–leurs causes, leurs conséquences présentes, leur conséquences future et finale : moyens d’y mettre fin et de placer la nation dans la voie du progrès et de la civilisation : études économiques, sociales et politiques / (Paris : A. Rousseau, 1892-1893)

 

[iii] https://www.facebook.com/antoninem/posts/1505999476126781?notif_t=close_friend_activity&notif_id=1499286319705695

 

[iv] http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/146644/Michel-DeGraff-Lang-kreyol-la-se-yon-lang-total-kapital

 

[v] http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/63670/Kreyol-ayisyen-an-yon-lang-tankou-tout-lang

 

[vi] https://www.facebook.com/gessica.geneus/posts/10211826183153183

[vii] http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/153193/Pourquoi-le-systeme-educatif-haitien-est-il-a-repenser

[viii] http://www.radiotelevisioncaraibes.com/nouvelles/haiti/martelly_veut-il_mettre_fin_au_concordat_de_1860_accordant_des_p.html

One thought on “Job écrit au révérend père Jean Miguel Auguste

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *